Des flibustiers en Nouvelle-France?

Ils n'ont pas accompli leurs exploits au Québec ou en Acadie et les livres d'Histoire sont plutôt silencieux à leurs propos dans nos régions. Pourtant, je suis convaincu qu'ils y viennent, mieux qu'ils gardent un contact régulier avec la Nouvelle-France. Au fil de mes lectures sur les flibustiers, une série d'indices m'ont convaincu de cela.

En 1752, un demi-siècle après la fin de la grande flibusterie, la Nouvelle-France totalise 60,000 habitants. Les états de Nouvelle-Angleterre comptent plus de 1,000,000 habitants. Pourtant, ce sont les Français qui contrôlent les trois-quart de l'Amérique du Nord, de l'Acadie à la Louisianne, en plus d'Haïti et des Antilles françaises. Les français devaient beaucoup voyager pour assurer un semblant de souveraineté sur un aussi grand territoire. On les dit « coureurs des bois », mais il doivent sûrement aussi courir les mers.

Il existe un triangle commercial entre la France, les Antilles et la Nouvelle-France. Il est dit que Robert Chevalier dit de Beauchesne transporte des produits usinés de France vers les Antilles, où il achète du rhum et de la melasse qu'il revend à Québec d'où il repart avec une cargaison de fourrure pour la France. Un travail honnête qui n'empêche pas les flibustiers de s'emparer d'un navire ennemi au passage. Évidemment, au fil des longues escales à Québec ou à Louisbourg, les flibustiers fraternisent avec la population locale.

Et font des affaires aussi... Comme proposer à des marchands de financer une expédition contre les Espagnols en faisant miroiter des profits mirobolants. La plupart des pirates anglais, Tew et Blackbeard pour ne citer que ces deux-là, se font financer par des bourgeois de Nouvelle-Angleterre. Pourquoi les flibustiers français seraient-ils moins «hommes d'affaires»? Les canons, la poudre, les boulets ne poussent pas sur les cocotiers. Il faut bien l'acheter quelque part! Tant mieux si un investisseur en fait les frais. On sait que c'était le cas pour Robert Chevalier au moins en quelques occasions.

Dans une History of the Hudson Bay Company, la principale raison invoquée pour que l'Angleterre s'empare de Louisbourg est l'inquiétude d'y voir de plus en plus de flibustiers. S'il faut qu'une nouvelle base de flibustiers français s'installe à Louisbourg, on craint que cela perturbe considérablement le commerce avec la Nouvelle-Angleterre et les autres activités de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

D'ailleurs, dans l'ouvrage de Lepage sur Robert Chevalier dit Beauchesne, c'est en se rendant à Louisbourg assiégée par les anglais que Beauchesne rencontre des flibustiers venus porter une cargaison de farine à la garnison. Il se lie d'amitié avec eux et se laisse tenter par leurs récits d'aventures. Avant cela, le Marquis de Tracy se rendant en Nouvelle-France avec le régiment de Carignan-Salières s'arrête d'abord longuement dans les Antilles pour remettre de l'ordre dans l'Administration royale. Puis, le 11 mai 1678, lorsque le Comte Jean d'Estrées fait naufrage sur des récifs en se rendant attaquer Curaçao, quel célèbre coureur des bois fait partie des équipages de la flotte : nul autre que Pierre-Esprit Radisson, le premier explorateur des grands lacs.

Quand D'Iberville s'empare des forts de la Hudson Bay Company, il y en a un qui est défendu par 80 flibustiers anglais des Bermudes. À peu près à la même époque, le flibustier Hollandais Jurriaen Aertnouts s'empare du fort de Pentagoët et ravage toute l'Acadie pour le compte des Bostonnais. Aertnouts comptait sur un équipage de 100 flibustiers... Et la population de toute l'Acadie ne faisait pas 400 habitants. À un autre moment, lorsque Le Picard se retire en Acadie, il organise encore un raid de représailles contre Rhode Island et c'est un de ses anciens confrères flibustier anglais qu'on envoie pour le chasser. Et que dire de l'association de d'Iberville avec un des plus fameux flibustiers Laurent De Graaf?

Mieux encore, quand Cavalier de Lasalle est assassiné par ses propres hommes, il a sur lui une lettre du Roi de France l'autorisant à réunir une armée de 8000 Indiens et flibustiers pour partir à la conquête du Mexique. Rien de moins! Et avant tout cela, Samuel de Champlain a fait un long voyage d'exploration dans les Antilles et publié ce qu'il y a vu dans un livre où il raconte avoir vu des flibustiers en action et vu les Espagnols perpétrer le génocide des Indiens.

On sait aussi qu'à Terre-Neuve, des pirates se sont construit un fort, et qu'il y a eu combat entre eux. On sait aussi que plusieurs pirates anglais venaient recruter des équipages parmi les pêcheurs des bancs de Terre-Neuve, comptant sur le mécontentement de ces hommes surexploités par des armateurs avides de profits. Et puis les Basques ont fréquenté le golfe du St-Laurent des siècles avant la venue des Français. Vous savez combien de corsaires basques il y a eu? Des légions! Et qui ne craignaient pas les eaux froides du nord, comme le corsaire Coursic qui se spécialisait dans les raids sur les flottilles de baleiniers. Coursic est mort à Forillon s'étant par malchance échoué juste devant un fort ennemi.

Il y a aussi quelques indices plus difficiles à cerner mais qui témoignent des échanges entre les flibustiers de passage, ou «retraités» en Nouvelle-France. Je veux dire ces mots d'origine Caraïbes qui sont encore aujourd'hui en usage au Québec: «boucane» pour désigner la fumée ou «Bar-be-cue» pour ne citer que ceux-là.

Il ne faut vraiment pas être Sherlock Holmes pour comprendre qu'il y a eu pas mal de contacts entre les flibustiers des Antilles et la Nouvelle-France. Et je suis persuadé que le meilleur reste à découvrir.