Le grand rêve flibustier

Les flibustiers ont laissé aussi peu de traces qu'ils pouvaient de leurs activités. C'est justement cette rareté des informations qui fait rêver. Notre imagination comble les vides.

Et puis je soupçonne, qu'à l'époque, certains auteurs leurs ont prêtés des idées, des projets qu'ils n'ont peut-être jamais précisés eux-mêmes. En prêtant à des forbans de la pire espèce des idées égalitaires, en mettant dans leur bouche des paroles révolutionnaires, je crois qu'on voulait choquer les gens «bien pensants». Parce que si des bandits peuvent avoir une conception de la justice et de la démocratie plus avancée que les honnêtes gens, il y a de quoi les décider eux aussi a revendiquer pour le mieux.

Dans ce but justement, l'aventure de Misson et Carraccioli est peut-être une invention (de Daniel Defoe, alias le Capitaine Johnson). Cela permettait de publier quelques idées révolutionnaire. C'était encore l'époque des rois, ne l'oublions pas, et prétendre qu'une bande de pirates ont fondé une société ou chaque homme vote les lois communes, ou les chefs sont élus pour une période maximale de trois ans, ou les esclaves sont libérés en vertu du principe de l'égalité de tous les humains, ou on aurait même inventé une langue commune à tous... en un mot, ces idées aujourd'hui banales pouvaient à l'époque vous envoyer en prison. Mais si on dit ne rapporter que des histoires de pirates... le risque est moins grand!

Ce qui n'empêche que parmi les flibustiers se trouvent bon nombre de radicaux anglais qui ont fui leur pays à l'époque de la révolution Anglaise (vers 1660). Un peu avant cela, en France, une série de révoltes paysannes oblige plusieurs rebelles à traverser vers les Antilles. Il y a aussi des fermiers dépossédés, des soldats démobilisés, des ouvriers au chomage, des protestants Français expulsés pour cause d'intolérance religieuse. Et puis des bandits, des prostitués, des prisonniers politiques, tous déportés.

En gros, une vraie société des nations. Mieux encore, dans les Antilles, tout ce beau monde est libre d'agir à sa guise, aucune nation n'étant assez puissante pour les soumettre. La grande réussite des flibustiers est justement de réunir autant de nations ennemies dans une confrérie violente et floue mais unie par quelques solides principes d'égalité. Des idées qui ont survécu à la fin des flibustiers, puisque cent ans tard, Jean Lafitte les applique encore à Barateria, son repaire de pirate caché dans les bayous de Louisiane.

Plus tard, sous un nom d'emprunt à Saint-Louis, Lafitte devient un honnête marchand... de poudre à canon. Un riche bourgeois qui parcoure l'Europe et finance la publication d'idées révolutionnaires. Il aurait même contribué à la publication du manifeste communiste de Marx et Engels, et en aurait rapporté un exemplaire à Abraham Lincoln! Et cela pendant que son oncle, et ancien chef canonnier, devenait un des généraux de Simon Bolivar, le libérateur de plusieurs pays d'Amérique du Sud.

Est-ce vrai? Est-ce faux? On ne le saura jamais tout à fait, j'en ai bien peur. Et c'est tant mieux. Les légendes sont ainsi faites de vérités dissimulées sous de trop belles histoires.