Relation de la prise de La Guayra (1680),par le sieur de Granmont

(Ce texte provient d'un lecteur de l'Encyclopirate, M. Raynald Laprise, que je remercie pour cette intéressante contribution)

NOTE. La relation qui suit est écrite par Granmont (c'est ainsi qu'il signe). Je vous l'expédie pour rectifier l'une des erreurs que vous avez commises à propos de ce capitaine, à la suite de Georges Blond et d'autres auteurs. En effet, même si ce capitaine fut en 1680 à la côte de Cumana, il n'attaqua ni ne prit cette ville mais plutôt celle de La Guayra, le port de mer de Caracas. La présente relation raconte donc la prise de La Guayra. Comme dans la pièce précédente, j'ai actualisé le texte, c'est à dire que j'ai rétabli l'orthographe de certains mots dans leur forme actuelle et que j'ai placé des signes de ponctuation pour en faciliter la lecture. Dans son manuscrit,Granmont traduit les noms espagnols en les adaptant dans sa langue. Ainsi, les îles Blanche, de la Marguerite et de la Rogue sont respectivement Blanquilla, Margarita et de Los Roques, toutes des îles se trouvant au large de l'actuel Vénézuela. De même, La Gouaire, Port Cavaille et Caraque sont les places de La Guayra, Porto Caballo et Caracas se trouvant dans ce pays. Autres précisions: le capitaine «Pin» dont Granmont parle à la fin de sa relation est l'Anglais Thomas Paine, qui se retira au Rhodes Island quelques années plus tard; l'autre chef de cette entreprise, que Granmont ne mentionne pas, était un autre capitaine anglais nommé William Wright; et le «gouverneur» de La Guayra était D. Cipriano de Alberro, fils du gouverneur de Caracas.

« Le 14 du mois de mai 1680, je mouillai à l'île Blanquilla qui est au nord du bout de l'ouest de la Margarita en l'Amérique. Le 18, j'envoyai deux bâtiments à la Terre Ferme pour chercher des pirogues afin de mettre à terre à La Guayra; et j'appareillai pour aller à Los Roques pour n'être pas découvert.

Le 25, les deux bâtiments que j'avais envoyé chercher des pirogues arrivèrent et m'en amenèrent sept qui étaient du golfe de Paria, lesquelles j'équipai en guerre. Et me préparant, j'envoyai chercher un prisonnier trois lieues au vent de La Guayra. Le 3 juin, j'eus des prisonniers qui me dirent qu'il y avait trois bâtiments marchands mouillés sous les forts de La Guayra, l'un de 22 canons, et les deux autres de 18, et de 12; et qu'à Porto Caballo il y avait un navire de 40 canons, qui avait traité 800 nègres.

Le 24, mes pirogues étant en état, je fis la revue des sujets du Roi que je commandais sous la commission de M. de Pouançai, son gouverneur à la Tortue et Côte Saint-Domingue, desquels je trouvai pour mettre à terre 183 flibustiers.

Le 25, j'appareillai prenant le monde en mon bord et les sept pirogues à la toue; les autres bâtiments, je les laissai à l'arrière avec ordre de me venir joindre à La Guayra en observant mes signaux. Le soir, à soleil couchant, je quittai mon navire quatre lieues au large de terre ferme, et avec mes pirogues, je nageai toute la nuit.

Le 26, j'arrivai une heure devant le jour à l'anse où je voulais mettre à terre une demi-lieue à l'est de la ville où je perdis mes pirogues, un homme de noyé et trente armes; j'aurais bien sauvé les pirogues, mais au contraire je m'étais précautionné de haches pour les briser, ne voulant pas risquer du monde à les garder; je marchai avec ce qui me resta de monde en état de combattre parce que le jour commençait; et, à 300 pas d'où je m'étais débarqué, je surpris quatre hommes qui avaient passé la nuit en vigie qui me firent découvrir à la ville par un coup de fusil; et aussitôt on me donna l'alarme par des cloches et un coup de canon; je serrai en doublant le pas; tambour battant et le drapeau déployé, j'entrai dans la ville par la porte de l'est, défendue par douze canons, à cent pas de laquelle est un fort où je fis deux attaques, cependant qu'avec des grenadiers, j'étais au pied et j'entrai dedans les embrasures, après avoir tué et blessé 26 hommes, de 38 qui composaient la garnison et dont le reste me demanda quartier; je mis mon drapeau sur le fort avec trois cris de «Vive le Roi!», qui intimidèrent si fort la garnison de l'autre fort, composée de 42 soldats, que le gouverneur me reçut à la porte. Je le fis prisonnier avec les 80 soldats de sa garnison et quantité d'autres; et, après m'être rendu maître de la ville et des forts avec 47 hommes qui s'étaient trouvé en état de me suivre, je posai des corps de garde, rasai tous les travaux et enclouai tout le canon d'autour de la ville; je me fortifiai dans les forts.

Le 27, je le passai dans la ville faisant des sorties sur les ennemis qui faisaient des approches de temps à autres.

Le 28, j'eus la nouvelle que les forces de Caracas venaient environ 2000 hommes, ce qui me fit embarquer mon monde; et, afin de ne pas perdre, je mis deux barques près de terre avec deux «vois-tu viens-tu» sur mon navire; et, comme je m'étais attendu d'être attaqué en embarquant le monde, je soutins environ 300 hommes bien deux heures, cependant que la moitié des flibustiers s'embarquèrent dans les deux barques à la faveur desquels je voulais embarquer le reste; mais je repoussai l'ennemi et me retirai voyant des troupes arriver de tous côtés: je perdis six hommes à cette attaque et un à celle du premier fort. Et le gouverneur embarqué, tous les officiers de terre et bien 150 autres prisonniers, je m'embarquai aussi avec une blessure d'une flèche à la gorge qui m'a fait demeurer incommodé d'un bras: j'eus aussi un capitaine blessé qui y eut l'épaule cassée d'un coup de mousquet.

Il y avait 44 canons en tout, huit de fonte dans les deux forts, dont quatre étaient de 24 et de 18; je les ai encloués tous, brûlé, rasé les forts, brûlé 6000 flèches, 400 mousquets et détrempé 6000 de poudre, laissant la ville en état sans la brûler.

Le 28, j'appareillai et allai mouiller aux îles d'Aves pour faire mes eaux.

Le second jour d'août, la suite de ma blessure m'ayant mis en risque, je laissai la conduite des sujets du Roi au capitaine Pin, avec ordre de les amener à la Côte et d'y venir rendre compte de ses actions à M. le gouverneur, après avoir remis le gouverneur de La Guayra à terre et les prisonniers. »

SOURCE. Archives Nationales, Colonies, F3 164, fol. 332: relation de la prise de La Guayra par Granmont, 1680. J'ai pris le texte intégral de cette relation dans une vieille revue de géographie et d'histoire. Cette relation est aussi résumée par Pierre-François de Charlevoix dans son Histoire de l'île Espagnole ou Saint-Domingue, et très brièvement par Charles de La Roncière dans son Histoire de la marine française.