La petite histoire du scénario de

L'Assassin Jouait du Trombone.

Si je me souviens bien, vers 1982, ayant déjà réalisé quelques dizaines de court-métrages, je m'impatientais de ne pas voir venir le jour où je tournerais mon premier long-métrage. C'était avant même d'écrire la Guerre des Tuques. Coup de chance, j'apprends l'existence d'un concours de «première oeuvre» parrainé par la SDICC (l'ancêtre de Téléfilm Canada). À partir d'une idée qui me trottait dans la tête depuis 1976, me voici lancé dans l'écriture d'un premier scénario de long-métrage. Durant des semaines, après mon travail comme animateur parascolaire, toutes mes soirées y sont passées. Il en est sorti un scénario intitulé L'Affaire des Graffitis.

Je crois que ce scénario, une comédie très bouffonne, a intéressé la SDICC puisqu'on a voulu me rencontrer, question de voir si je faisais sérieux et si j'apportais des arguments à l'appui de mon projet. Avec le recul, j'avoue que je n'ai pas réussi à convaincre. En fait, ma conception de scènes très visuelles, alliée à des effets spéciaux et un humour absurde n'inspirait pas confiance à une période où le cinéma Québécois produisait surtout des films réalistes, le plus souvent pessimistes. André Forcier et Yves Simoneau n'avaient pas encore fait leur marque côté fantaisie et imaginaire.

Les discussions avec la SDICC ont entre autres choses porté sur la séquence où le producteur surmené hallucine et coupe à coup de ciseau des rayures qu'il imagine apparaître autour de lui. On m'opposait que le public ne remarque pas les rayures, qu'il ne comprendrait jamais ce gag jugé trop hermétique. De mon côté, j'insistais qu'en montrant à l'écran le personnage qui saisit une rayure à pleine main et la coupe à coup de ciseau sous nos yeux, même un parfait imbécile comprendrait ce qui se passe. La discussion en est restée là. J'ai sans doute du passer pour un illuminé, pour un entêté. Quand je crois à une idée, je la défends souvent avec un peu trop de fougue! En fin de compte, on a retenu Lucien Brouillard de Bruno Carrière et Les yeux rouges de Yves Simoneau.

L'Affaire des Graffitis est allée s'empoussiérer au fond d'un tiroir sans beaucoup d'espoir d'en sortir. Mais en 1988, à l'occasion je crois des 50 ans de fondation de l'ONF, Louise Gendron alors productrice dans cette vénérable institution a eu l'idée d'un autre concours de première oeuvre. À ce moment, j'étais devenu un scénariste assez réputé pour vivre de ce me métier. J'ai hésité à m'inscrire à ce nouveau concours. J'avais des scrupules, me disant que j'empêcherais peut-être un plus jeune de faire son premier film. Pensée fort généreuse, surtout que je n'avais pas encore réussi à réaliser «mon» premier long métrage. En fait, Claude Bonin, (Les Films Vision4), poussait Simon-les-nuages auprès des investisseurs mais ça traînait, c'était loin d'être gagné.

Au hasard d'un cocktail, ça m'arrive d'y aller, je rencontre Louise Gendron qui m'encourage à soumettre un scénario. Comme mes projets de comédies essuyait refus après refus, je lui ai même demandé si l'ONF, la Mecque du cinéma social et réaliste, pouvait s'intéresser à une comédie fantaisiste, burlesque même. Avec conviction, Louise Gendron m'a convaincu que oui.

Même après des années, j'avais toujours en tête L'Affaire des Graffitis sans jamais l'avoir sorti de son fond de son tiroir. Son personnage principal, Marleau le malchanceux, continuait de m'intéresser. Je me suis donc remis à écrire la même histoire sans relire l'ancienne. Pendant quinze jours, c'était tout le temps qu'il restait avant la date limite de concours, je me suis enfermé dans mon 3 pièces de la rue Coloniale. La dernière nuit, l'imprimante à matrice a fonctionné jusqu'au petit matin pour sortir le cent pages d'un nouveau scénario, L'Assassin Jouait du Trombone, m'obligeant du coup à dormir dans le salon un oreiller sur la tête.

Pourquoi ai-je réécrit sans relire l'ancienne version? J'avais entendu Jean-Pierre Lefèbvre expliquer qu'il s'imposait souvent de réécrire un scénario à partir du souvenir qu'il en gardait. Par ce procédé, seules les idées vraiment gravées dans son esprit refaisaient surface et il découvrait souvent aussi une nouvelle manière de les rendre, de nouvelles interprétations suggéres par son subconscient.

Une fois mon nouveau scénario écrit, j'ai relu l'ancien pour constater que L'Affaire des Graffitis n'était pas un aussi bon scéanario que je le croyais. Il avait mieux vieilli dans mes souvenirs que dans la réalité. Ou c'est peut-être moi qui avait changé. Quand même, il y avait deux ou trois séquences de L'Affaire des Graffitis que j'avais oubliées et qui méritaient d'être reprises. Par exemple, la séquence du producteur fou et sa pellicule rayée.

À l'ONF, L'Assassin Jouait du Trombone fut retenu parmi les six finalistes. Louise Gendron avait imaginé une formule où chacun d'entre nous participait au travail de l'autre. Divisé en deux groupes de trois, nous devions lire les scénarios de nos confrères et les commenter lors d'une rencontre en présence de la présidente du jury. Nous étions tous enthousiastes à cette idée. Pour une fois, on ne se sentirait pas en compétition, mais participant collectivement à un processus créatif. Une idée généreuse qui nous séduisait. Je suis retrouvé dans le groupe incluant Jean-Pierre Gariépy et Richard Roy. Je les connaissais tous les deux, et j'ai lu les scénarios des autres, Manon Briand qui proposait un beau scénario très personnel dont l'humour fin et le ton optimiste séduisait, et Mario Bolduc qui proposait une beau récit se déroulant dans un foyer pour personnes âgées aussi sympathiques que délinquantes. Bref, l'expérience était intéressante... mais en bout de ligne, seulement deux scénarios allaient être produits. Détail que je n'aurais pas du oublier.

Puis, Louise Gendron a quitté l'ONF avant que le concours ne soit finalisé. L'ONF est donc retournée à ses préférences pour les films socio-réalistes. Le jury constitué après son départ n'était pas enclin à prendre au sérieux des scénarios qualifiés de légers, ou dans mon cas de comédie fantaisiste. Je l'ai constaté lors de la première rencontre devant la présidente du Jury, que je ne nommerai pas pour vous éviter de lui en vouloir puisqu'elle a agi sûrement en toute sincérité.

Nous étions trois, censés échanger nos impressions sur nos scénarios respectifs. On a commencé par le scénario de Jean-Pierre Gariépy. J'avais été son professeur à l'Université Concordia. Comme son scénario me plaisait, je me sentais à l'aise pour lui souligner la seule invraisemblance, ou faiblesse dramatique que j'y voyais. Mal m'en pris. Je n'avais pas terminé de m'exprimer, que la présidente du Jury s'est lancée dans une apologie du scénario, le disant parfait, rejetant mes commentaires du revers de la main, ajoutant que Jean-Pierre devrait dès maintenant choisir son directeur photo, préparer son découpage technique, etc... Une productrice de l'ONF, elle aussi membre du Jury invita Jean-Pierre à assister au tournage alors en cours de Jacques Leduc, lui aussi membre du Jury. Offre qu'accepta Jean-Pierre avec l'enthousiasme qu'on comprend, et que Richard Roy récupéra au vol en se disant lui aussi intéressé d'apprendre auprès de Leduc.

J'ai beau être naïf, je n'ai pu m'empêcher de demander à la présidente du Jury : dois-je comprendre que le choix est fait ? Encore une fois, j'ai passé pour un énervé, un énergumène, peut-être même pour un frustré. Je n'avais pourtant pas tort, puisque les deux projets retenus ont été ceux de Gariépy et Roy. Quand même, j'ai continué de développer L'Assassin Jouait du Trombone, en sachant qu'il ne serait pas produit à l'ONF. Je l'ai tout de suite présenté à Claude Bonin, qui lui a préféré Simon-les-nuages, et à Franco Battista qui l'a aimé tout de suite. Pour quelques mois, L'Assassin Jouait du Trombone s'est retrouvé dans la situation bizarre d'un projet attendant d'être officiellement refusé à l'ONF pour être repris le lendemain par un autre producteur.

En réalité, j'ai surtout travaillé à positionner Simon-les-nuages à l'ONF. À la fin, les positions sur l'échiquier étaient les suivantes: Sous les Draps les Étoiles de Jean-Pierre Gariépy recevait l'appui de l'ONF à qui il manquait un producteur privé pour accéder aux fonds de Téléfilm Canada, Simon-les-nuages recevait l'appui de Téléfilm Canada mais il lui manquait un autre partenaire pour compléter le financement. Claude Bonin accepte d'être le producteur du privé de Sous les Draps les Étoiles, à condition que l'ONF devienne co-producteur de Simon-les-nuages. Voilà comment le financement de mon premier long-métrage s'est mis sur pied.

Je passe les tergiversations du côté de l'Institut du Cinéma Québécois, aujourd'hui la SODEC, où personne n'avait vu un seul de mes courts-métrages, à l'exception d'André Théberge qui justement était plutôt sévère envers L'Objet, le dernier court-métrage que j'avais fait, (et le seul qui eut bénéficié d'un budget convenable). En fait, on m'avait informé de ce qu'André Théberge reprochait à mon court-métrage. Lors d'une rencontre décisive devant le comité d'appel, Simon-les-nuages ayant été refusé une première fois, j'ai judicieusement choisi le moment d'introduire ma propre auto-critique de L'Objet. J'ai parlé sans jamais me tourner vers André assis à ma droite pour qu'il ne soupçonne pas ma ruse. À la fin, j'ai quand même jeté rapide coup d'oeil de son côté. Il souriait. Je venais de marquer des points. Ne croyez pas pour autant que je suis habile stratège dans ces situations. Une fois n'est pas coutûme! Depuis ce temps, j'ai eu bien des occasions de me mettre les pieds dans les plats... et je ne les ai pas ratées!

Mais qu'est-ce qui arrive de L'Affaire des Graffitis version améliorée, alias L'Assassin Jouait du Trombone? Franco Battista l'avait pris aux Films Allegro. J'ai tourné Simon-les-nuages et dans mes moments libres, (C'est-à-dire entre 22 heures et 2 heures du matin. Un modus vivendi très efficace pour compliquer sa vie de couple et compromettre sa vie sentimentale!), j'ai écrit quelques versions deL'Assassin Jouait du Trombone jusqu'à obtenir un scénario prêt à tourner avant même que Simon-les-nuages ne sorte en salle.

Simon-les-nuages a connu assez de succès et récolté suffisamment d'estime pour que L'Assassin Jouait du Trombone soit l'un des 4 films accepté à Téléfilm Canada sur les 77 retenus cet automne-là pour la phase finale, soit le comparatif. Je parlerai une autre fois du tournage, du casting, de toute la production du film. Je conclue en disant qu'à sa sortie en salle, L'Asssassin Jouait du Trombone fut le film Québécois le plus populaire de 1991, et cela dans un moment difficile pour le cinéma en général et le cinéma Québécois en particulier. Imaginez, un film comme Barton Fink, palme d'or à Cannes, a été un flop au Québec. Délicatessen qui s'est mérité je ne sais combien de Césars a, au Québec, tout juste fait un peu plus d'entrées que L'Assassin.. Somme toute un joli succès pour une deuxième film. Surtout qu'il est rare qu'un deuxième film soit mieux reçu de la critique et du public.

Mais pour moi, la plus belle victoire fut un coup de téléphone reçu au lendemain de la Première. C'était Carole Langlois, anciennement de la SDICC, à l'époque directrice du comité qui avait analysé et mis de côté L'Affaire des Graffiti. Donc, au lendemain de la première, voici Carole Langlois qui me téléphone pour me dire : «Tu sais, la séquence des rayures, et bien t'avais raison. Ça marche parfaitement!»