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Premier synopsis, 16/03/98
Un cheminement
Avec ses films précédents, Roger Cantin s'est attaqué à des films très compliqués techniquement. Les films le prouvent ; au Québec, il ne s'en est pas fait beaucoup qui soient aussi ambitieux de ce point de vue. L'objectif était de réaliser des films alliant humour, aventures fantaisistes et fantastiques, effets spéciaux, scènes à grand déploiement, tout cela avec des moyens au fond très inadéquats. Quand même, grâce au dévouement de chacun la qualité de films s'est améliorée constamment.
Mais Dieu que ces films ont été compliqués à faire. Ses artisans n'avaient aucune marge de manoeuvre, à tout moment ils étaient à deux doigts du désastre. Manque de temps, manque d'argent, manque de moyens... C'était travailler avec l'impression constante de marcher sur la corde raide, de ne jamais avoir le temps de faire les choses correctement. Bref, une frustration quotidienne, surtout pendant les tournages, le sentiment de ne pas pouvoir aller jusqu'au bout, de faire le meilleur film possible.
Dans le cas de Matusalem, la sortie du film a été superbement organisée par Lise Dandurand et Franco Battista. Le film a eu beaucoup de succès ce qui fit oublier les misères du tournage. Malheureusement, pour les deux suivants la mise en marché n'a pas été aussi bien orchestrée. Même que la sortie commerciale de La Vengeance de la Femme en noir a été un désastre. Une comédie d'erreurs que ce lancement, vraiment. Et la suite de Matusalem, Le Dernier des Beauchesne, a été lancé en même temps que 15 autres films dont deux succès phènoménaux au box office du Québec: Titanic et Les Boys. Le film n'a pas mal fait, mais le succès n'a pas été comparable à celui du premier.
Deux conclusions s'imposaient:
- Pour un prochain film, travailler de nouveau avec Franco Battista et Lise Dandurand puisque c'est une équipe gagnante. Franco agirait comme producteur à travers Allegro Films. Lise en tant que distributrice pour France Films.
- Mais aussi et surtout écrire un scénario plus simple, sans effets spéciaux, décors, costumes d'époque et tout ce qui consomme les énergies à cent à l'heure sans un retour équivalent. Après tout, entre une scène d'émotion bien sentie et une séquence à effets spéciaux, décors, costumes, cascades, etc..., le plus souvent, c'est la plus simple qui touche vraiment le spectateur.
À quoi s'ajoute un troisième objectif : changer l'image de cinéaste oeuvrant exclusivement dans les films dit «pour la famille» ou «pour enfants». Le genre est trop souvent considéré comme mineur. Jamais on ne songerait à inscrire un tel film dans un festival important, rarement les critiques, les médias le prennent au sérieux. En un mot, cela limite beaucoup un auteur, le relègue dans une sorte de ghetto.
Finalement, entre en jeu l'évolution naturelle d'un auteur. On dit qu'il faut vingt ans pour devenir un bon cinéaste. Pendant les dix premières on cherche son chemin en jouant les touche-à-tout. Les dix années suivantes, on apprend vraiment son métier. Et ensuite seulement on sait de quoi il en retourne. Il reste seulement qu'à créer l'occasion pour vraiment exprimer son talent.
C'est donc suite à ces réflexions, très brièvement résumée ici, que Roger Cantin a entrepris l'écriture du Voyage d'Ulysse. Dans l'angoisse de découvrir si un quelconque talent pourra s'y exprimer. Dans la joie de faire éclater le carcan d'un style qui ne pourrait lui permettre d'aller plus loin. Avec le plaisir de créer, d'inventer, avec la peur d'aborder l'inconnu, la souffrance de foncer vers des obstacles encore invisibles mais qu'on sait qu'il ne manqueront pas de surgir à tout moment. En un mot, tête baissée, Don Quichotte fonce vers l'horizon et les moulins à vent n'ont qu'à bien se tenir.
Premier jet
Au cours des mois de juillet et août '97, c'est l'écriture libre. C'est l'urgence de mettre sur papier les idées qui mijotent dans la tête de l'auteur depuis la fin du tournage du Dernier des Beauchesne. C'est six semaines de travail plutôt intense, surtout qu'en même temps se déroule la post-production du Dernier des Beauchesne. C'est dire que le Voyage d'Ulysse s'écrit «en temps supplémentaire» les soirs, les fin de semaines, même pendant les repas en solitaire au resto (c'est à ça que sert un ordinateur portatif, non?).
En août '97, une première version du synopsis du Voyage d'Ulysse est présentée à Franco Battista. Il adhère entièrement au projet. Il le soumet tout de suite à Allegro Films qui prends une option sur le synopsis afin de faire une demande d'investissement dans le développement du scénario à la SODEC et à TÉLÉFILM CANADA. Le voie incontournable pour financer l'écriture d'un scénario. Mais il y a un «hic». Pour des questions contractuelles, Allegro Films doit faire distribuer ses productions justement par cette maison de production qui a déçu avec le lancement de La Vengeance. Et malgré un changement de personnel dans cette boîte, le lancement du Dernier des Beauchesne s'annonce lui aussi laborieux. Disons que si certains y croient d'autres fonctionnent en mode «pilote automatique».
On ne peut pas déposer une demande aux institutions avant d'avoir réglé ce problème. Avec le recul, peut-être aurait-il été plus sage de déposer tout de suite. Les attentes suscitées par la sortie prochaine du Dernier des Beauchesne pouvant jouer en faveur du projet. Mais le désir de vouloir trouver un distributeur totalement dévoué au projet et la rumeur que les institutions n'auraient plus de fonds avant avril '98 font qu'il est décidé d'attendre. De toute manière, l'auteur doit canaliser ses énergies sur la finition du Dernier des Beauchesne... et son «temps supplémentaire» sur la préparation du site internet L'Encyclopirate/Matusalem II qu'il veut terminer à temps pour aider au lancement du film.
En février, après des tractations diplomatiques longues et compliquées, Franco Battista obtient de pouvoir choisir le distributeur de son choix pour Le Voyage d'Ulysse. Le synopsis est présenté à Lise Dandurand de France Films. Le projet l'emballe. France Films s'engage à investir 300,000 dollars dans la production du film, à la condition bien sûr que le financement soit complété. Après quelques retouches mineures, le synopsis du Voyage d'Ulysse est finalisé, approuvé par le producteur et le distributeur, puis une demande est déposée à la SODEC et à TÉLÉFILM CANADA.
L'idée première à mis un an pour arriver à cette première étape cruciale. Il faudra encore deux mois d'attente pour savoir si l'écriture du scénario obtiendra son financement. Mais il n'y a pas d'inquiétude. La réputation du producteur, du distributeur et de l'auteur sont reconnues. Et puis le synopsis a été testé auprès d'une vingtaine de lecteurs différents. À chaque fois, il a reçu une appréciation très positive. Le dossier est donc solidement étayé, professionnellement préparé. Du moins, c'est ce que l'on croit.
- Étonnement et déception
Le projet soumis fin mars '98, quelques deux mois plus tard Franco Battista m'informe que l'analyste de la SODEC veut nous rencontrer. Elle nous fait parler durant deux heures. Enthousiastes et naïfs, assurément trop confiants, nous parlons avec enthousiasme et conviction.
Nous sentons bien que cette analyste d'adhére pas à notre univers, et malgré le dialogue de sourd nous faisons de notre mieux pour convaincre:
-J'ai l'impression que les tueurs parlent «à la française». Ce sont des français?
-Vous pensez? Non, je ne crois pas. Pour l'instant, les dialogues sont écrits dans un français «correct», pas dans un français «québécois» ou proche de la langue parlée. Écrire en joual ou phonétiquement donne des résultats souvent illisibles. Et en bout de ligne tout dépendra de l'acteur choisi pour le rôle, de la couleur finale qu'il va donner au personnage.
-Ah? Vous allez improviser les dialogues pendant le tournage?
-Non, pas du tout. Mes dialogues sont toujours fignolés longuement. Je veux dire seulement que je vais les travailler et les améliorer jusqu'à la dernière minute. C'est comme cela que ça s'est passé pour chacun de mes films précédents. C'est mon style, je crois.
-Les clochard aussi parlent à la française.
-Non, j'essaie de leur donner des propos recherchés. Pas besoins qu'ils soient parsemés de «sacres» et limités à un langage de ruelle. Ça me parait plus amusant de les traiter avec un certain «réalisme poétique». C'est pour donner un sens plus profond à leurs propos.
-Est-ce que vous pensez aller passer une nuit avec des clochards?
-Vous pensez que c'est nécessaire? Le Voyage d'Ulysse est une fiction, pas un documentaire. Quand je dis que c'est un film plus réaliste, je veux dire que le traitement sera plus sombre, le jeu des comédiens plus vrai. Mais c'est de l'imaginaire. Je pense avoir l'imagination qu'il faut pour l'écrire. Passer des nuits avec des clochards? Oui, ce serait une expérience intéressante... Mais c'est pas l'approche qu'on a pour ce projet.
En un mot, la vision d'un film de fiction de cette analyste ne collait absolument pas avec notre méthode de travail, avec notre imaginaire. On est donc sorti de cette réunion avec le sentiment qu'on n'avait pas une alliée de ce côté. Quand même, la qualité du projet, la qualité de personnes impliquées et surtout la somme d'expérience fait croire au producteur que le projet va passer au moins pour l'étape d'une première version. Nous voulons croire que la position de la SODEC sera de nous donner le bénéfice du doute vu notre feuille de route commune.
C'était présomptueux de notre part. On aurait du laisser parler notre intuition qui nous criait «Merde, mais elle n'a rien compris!» (Dit par Fabrice Lucchini, «Merde, mais c'est qu'elle n'a rien compris!» peut sonner très Parision, mais dans la bouche de Gildor Roy je vous jure que ça va pas sonner comme si ça sort d'un livre.)
En fin de compte, l'analyste rédige un rapport elle retourne tous nos arguments contre nous. La SODEC refuse d'investir dans le développement du Voyage d'Ulysse. Par la suite, lorsque le producteur appelle la SODEC pour en demander les raisons, il apprend «compte-rendu» sur cette rencontre est plus long que l'analyse du scénario lui-même.
C'est la surprise totale. Jamais nous aurions pensé essuyer un refus sans condition. Nos «track records», la lettre du distributeur, l'engagement d'une maison de production... rien de cela ne semble compter.
Don Quichotte est renversé une première fois par les moulins à vent. Premier échec sur la route de la victoire finale!